Fermez les yeux et imaginez un camping-cariste. Il y a fort à parier que l’image qui vous vient est celle d’un couple de retraités, intégrale blanche immatriculée dans un petit département, direction le Sud au premier redoux d’automne. Ce portrait n’est pas faux. Mais il est de plus en plus incomplet. Sur les mêmes aires, on croise désormais des trentenaires en télétravail garés devant un fourgon aménagé, des familles qui ont troqué le camping pour quatre roues, et des couples actifs qui partent dix jours plutôt que dix semaines. Chiffres à l’appui, voici ce que révèlent les études les plus récentes sur qui sont vraiment, aujourd’hui, les camping-caristes français — et pourquoi deux générations qui n’ont ni le même budget ni le même rythme de voyage se retrouvent, sans trop se marcher sur les pieds, sur les mêmes parkings.
Un marché qui a grossi de moitié en dix ans
Avant de parler de profils, un chiffre pour planter le décor : selon un communiqué du Salon des Véhicules de Loisirs relayé fin juillet 2025, les immatriculations de camping-cars neufs sont passées de 17 414 en 2015 à 26 389 en 2024, soit une progression d’environ 50 % en dix ans. En comptant aussi l’occasion, le marché total (neuf et occasion confondus) est passé de 72 332 à 95 420 véhicules sur la même période. Une étude Xerfi de janvier 2025 plaçait par ailleurs la France au deuxième rang européen des ventes de véhicules de loisirs neufs, avec près de 15 % du marché du continent. Un secteur qui grossit, et qui grossit vite, attire forcément de nouveaux profils — c’est là que l’histoire devient intéressante.
Deux tiers de retraités, un tiers d’« actifs confortables »
Le portrait de référence reste celui d’une étude Ipsos menée en 2022 pour l’UNI VDL (l’union professionnelle du secteur) : deux tiers des camping-caristes sont retraités, le dernier tiers étant composé d’actifs, souvent issus de foyers aux revenus supérieurs à 2 500 € par mois. L’étude notait déjà un fait notable : l’âge moyen des camping-caristes a baissé. Longtemps perçu comme un loisir de fin de carrière, le camping-car attire désormais des actifs qui n’attendent plus la retraite pour se lancer — un mouvement que nous avions déjà documenté du côté du télétravail et du nomadisme digital.
La révolution silencieuse du fourgon
C’est sans doute la statistique la plus parlante de ces dernières années : toujours selon cette étude Ipsos, la part des fourgons et vans aménagés dans le parc est passée d’environ 10 % il y a cinq ans à 23 % en 2022. Mieux : un camping-car vendu neuf en France sur deux est aujourd’hui un fourgon ou un van aménagé, contre un profilé, un intégral ou une capucine pour l’autre moitié. Or ces véhicules plus compacts et plus abordables sont ceux qui recrutent le plus de nouveaux adeptes : 40 % des acheteurs de fourgon ou de van sont des primo-accédants au camping-car, contre seulement un tiers des acheteurs de modèles traditionnels — qui, eux, sont pour moitié déjà camping-caristes depuis plus de dix ans. Le fourgon est devenu la porte d’entrée privilégiée d’une génération qui n’a pas forcément grandi avec cette pratique.
Même route, deux façons bien différentes de voyager
Au-delà du véhicule, les habitudes de voyage dessinent deux cultures distinctes. Les utilisateurs de fourgon parcourent en moyenne 9 300 à 10 300 km par an, contre 8 300 à 8 630 km pour les propriétaires de modèles traditionnels, et partent plus volontiers à l’étranger — les seconds restant davantage fidèles à l’Hexagone. Les activités sportives (randonnée, vélo) sont plébiscitées par 45 % des vanlifers contre 31 % des camping-caristes classiques, tandis que ces derniers sont plus nombreux à s’attabler au restaurant (75 % contre 63 %). Sur un point, en revanche, tout le monde s’accorde : 97 % des utilisateurs, tous profils confondus, voyagent toujours ou souvent en couple, et la visite de sites touristiques reste l’activité numéro un pour 95 à 96 % des camping-caristes. Côté budget, la moyenne se situe à 38,45 € par jour hors carburant (39,30 € pour les propriétaires de véhicules neufs, 37,60 € pour l’occasion), un camping-cariste sur cinq dépassant les 50 € quotidiens.
Pourquoi les jeunes actifs plébiscitent le van
Plusieurs signaux convergent pour expliquer cet engouement générationnel. Un sondage leboncoin montre que 54,5 % des Français ont une bonne image de la vanlife, un chiffre tiré vers le haut par la tranche des 25-34 ans, qui y voit un symbole de liberté et d’accessibilité financière plus qu’un loisir de riches retraités. Une enquête Ford/YouGov indiquait de son côté que 44 % des Français envisageraient la vanlife pour leurs vacances (contre 36 % un an plus tôt), avec un pic à 56 % chez les 25-44 ans, les deux motivations citées en tête étant la liberté et la flexibilité (46 %) puis le coût réduit par rapport à d’autres modes de vacances (31 %). Un paradoxe mérite toutefois d’être signalé : le prix moyen d’un véhicule de loisir vendu sur leboncoin est passé de 23 300 € en 2019 à 34 200 € en 2023, soit une hausse de 47 % portée par la montée en gamme générale du marché. L’image « petit budget » du van résiste donc mieux que son prix réel, ce qui pousse une partie des jeunes actifs vers l’occasion ou, comme nous l’évoquions récemment, vers la location entre particuliers plutôt que l’achat.
59 ans de moyenne : la photographie n’a pas encore totalement basculé
Il serait toutefois exagéré de parler d’un grand remplacement générationnel. Une enquête menée auprès de 9 619 camping-caristes et vanistes européens, relayée en 2026 par la Banque des Territoires, situe toujours l’âge moyen des usagers français autour de 59 ans. Le mouvement en cours n’est donc pas un basculement brutal, mais un élargissement progressif de la base : le cœur du marché reste porté par les retraités et les ménages aisés proches de la retraite, pendant qu’une frange plus jeune, souvent en télétravail ou en quête de week-ends prolongés, grossit rapidement à la marge — assez vite pour inverser la composition du parc de véhicules neufs, pas encore assez pour renverser la moyenne d’âge globale.
Deux tribus, un même bitume
Plutôt qu’une concurrence entre générations, c’est surtout une complémentarité qui se dessine sur le terrain. Les uns voyagent longtemps et loin l’été, remplissent les clubs historiques et financent une bonne partie de l’écosystème (aires, assurances, accessoires) ; les autres partent plus souvent mais plus court, carburent au télétravail et aux week-ends, et irriguent la scène plus festive des rassemblements et festivals vanlife plutôt que celle des fédérations traditionnelles. Les réseaux sociaux ont d’ailleurs largement contribué à démocratiser l’image du van auprès des plus jeunes, un phénomène que nous avions détaillé en évoquant l’écart entre la vanlife Instagram et la réalité du voyage. Au final, la question n’est plus vraiment « qui est le vrai camping-cariste », mais plutôt comment un marché en pleine croissance parvient à satisfaire, sur les mêmes aires de service, des attentes aussi différentes que celles d’un retraité en intégrale et d’un trentenaire en fourgon. Pour l’instant, la route semble large pour tout le monde.